Napoléon et Joséphine- La fin

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Le 30 octobre 1809, à l’heure du diner, la majestueuse salle à manger du château de Fontainebleau était emplie d’un lourd silence, à peine troublé par les bruits étouffés du service. Joséphine avait compris instinctivement  que Napoléon allait finalement lui annoncer sa terrible décision. Pour le bien de la France et afin d’établir sa dynastie par une descendance, Napoléon, le coeur lourd, allait mettre fin à sa belle histoire d’amour avec Joséphine.

Même si elle s’y était préparée, l’impératrice accueillit la fatale annonce avec une spectaculaire crise de larmes entrecoupées de lamentations. Alarmé par une telle cacophonie, Bousset, le préfet du château, se précipita dans la pièce, juste à temps pour cueillir Joséphine qui allait tomber, évanouie.

Dans une scène digne du meilleur théâtre de boulevard, l’empereur s’empara alors des pieds de l’impératrice en ordonnant à Bousset de l’aider à la transporter dans ses pièces privées. En chemin, Joséphine sortit temporairement de son « évanouissement » afin de murmurer doucement à Bousset : « Monsieur, vous me serrez trop fort »…Telle était Joséphine ! Pour elle, la vie était une longue pièce de théâtre brillamment mise en scène par ses soins.

Nonobstant le spectacle, l’impératrice ainsi répudiée éprouva une réelle et immense peine en quittant les Tuileries, demeure officielle du couple impérial. Toutefois, loin de se retrouver dans la rue, elle reçut, en plus de sa chère Malmaison et d’une substantielle rente annuelle, le superbe château de Navarre ainsi que le palais de l’Élysée, ancienne demeure de la marquise de Pompadour et, de nos jours, résidence officielle du Président de la République française.

Dans une lettre publiée le 15 décembre 1809, date officielle de la dissolution du fameux mariage, Joséphine résuma magnifiquement la situation :

« Avec la permission de notre auguste et cher époux, je dois déclarer que ne conservant aucun espoir d’avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa politique et l’intérêt de la France, je me plais à lui donner la plus grande preuve d’attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre. Je tiens tout de ses bontés ; c’est sa main qui m’a couronnée, et du haut de ce trône, je n’ai reçu que des témoignages d’affection et d’amour du peuple français.

Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la dissolution d’un mariage qui désormais est un obstacle au bien de la France, qui la prive du bonheur d’être un jour gouvernée par les descendants d’un grand homme si évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d’une terrible révolution et rétablir l’autel, le trône, et l’ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l’empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte commandé par la politique et par de si grands intérêts a froissé son cœur ; mais l’un et l’autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »

Le « coeur froissé », Napoléon quitta lui-aussi les Tuileries et Fontainebleau ; ces fabuleuses résidences lui rappelant trop sa « belle créole », il se réfugia au Petit Trianon à Versailles. Tout dans ce château, aussi construit pour la Pompadour, était complètement contraire à la virile personnalité de Napoléon.

L’empereur, complètement démoli par la tristesse, y passa de longues heures à brasser les braises dans la cheminée devant des serviteurs ne reconnaissant pas leur maître habituellement si actif. Succombant à l’ennui, il invita finalement Joséphine ainsi que ses enfants, Hortense et Eugène, à venir célébrer le soir de Noël au Petit Trianon. Triste réveillon !  Chacun comprenait que ce 25 décembre inhabituel marquait la toute dernière réunion de cette famille «reconstituée » exceptionnelle.

Particulièrement nostalgique, Napoléon songeait sûrement aux appréhensions de ses vieux soldats, ses chers grognards, pour qui le départ de « la vieille », comme ils osaient affectueusement surnommer l’impératrice, ne pouvait qu’apporter la poisse à leur général en chef…

Les premiers mois de 1810 firent taire les reproches des braves grognards, tout se déroulant à merveille pour leur empereur et général en chef. Il conclut un mariage avec la jeune Marie-Louise d’Autriche, fille de l’empereur François Ier dont Napoléon avait si souvent vaincu les puissantes armées.

De plus, la jeune nouvelle impératrice combla rapidement son voeu le plus cher en devenant enceinte de celui qui reçut dès sa naissance le titre de Roi de Rome et qui allait devenir- très brièvement- Napoléon II. Tout allait donc à merveille… « Pourvu que cela dure », répétait sans cesse Létizia, la très superstitieuse mère de Napoléon. Mais non !  « Cela » n’allait pas durer…Les grognards avaient raison.

D’abord, le peuple français n’aimait pas leur nouvelle impératrice qui se trouvait être- quel spectaculaire revirement de l’Histoire- la petite nièce de Marie-Antoinette, l’ex-reine tant honnie dont le même peuple s’était cruellement débarrassée, à peine seize ans auparavant, en la guillotinant.

Ensuite, Napoléon prenait son rôle de chef dynastique un peu trop au sérieux…Même les conseillers qui l’avaient tant exhorté à établir un empire dynastique sourcillaient en entendant l’empereur parler de Louis XVI en l’appelant « mon oncle » ! Le peuple et l’armée se reconnaissaient de moins en moins dans cet empereur qui leur rappelait beaucoup trop les rois de l’ancien régime.

Affaibli après de sérieuses difficultés en Espagne et la désastreuse campagne de Russie, Napoléon vit les puissances européennes former une énième coalition militaire contre lui ; coalition  à laquelle se joignit François Ier, son propre beau-père !

En 1814, pour la première fois de sa vie, Napoléon dut se battre sur le sol de la France. Et il le fit brillamment ! Abandonnant ses habits d’empereur, il redevint le  « petit caporal » de 1796, infligeant de nombreux revers à ses ennemis largement supérieurs en nombre.

Mais, à cours de ressources et trahi par certains de ses généraux qui lui devaient pourtant tout, il dut abdiquer et renoncer à son trône en faveur de son fils qui devint donc Napoléon II…pour deux jours ! Les vainqueurs imposèrent plutôt le retour de l’ancienne dynastie des Bourbons en la personne de Louis XVIII, frère de Louis XVI.

Malheur aux vaincus.Autre première pour Napoléon : il vécut l’immense solitude qui attend généralement les perdants. Trahi par Marmont, Augereau, Ney et d’autres généraux qui lui devaient leur gloire et leur fortune, il fut aussi abandonné par sa femme qui, malgré un amour sincère pour Napoléon, dut regagner l’Autriche avec leur fils. Marie-Louise fit rapidement la connaissance du comte Albert de Neipperg qui devint son amant. Exilé sur la minuscule île d’Elbe, Napoléon ne revit jamais sa femme et son fils.

Et Joséphine ? Elle vécut la défaite française cloîtrée dans la Malmaison. Bien consciente que sa vie venait de changer radicalement, elle ignorait toutefois complètement le sort que lui réservaient les vainqueurs de son ex-mari.

C’est donc avec un mélange d’appréhension et d’espoir qu’elle accueillit le tsar russe Alexandre Ier au mois de  mai 1814. Éternelle charmeuse, elle revêtit pour cette importante rencontre une légère robe d’été mettant en valeur les formes voluptueuses de sa poitrine. Mal lui en prit. Elle attrapa un rhume qui évolua en pneumonie au cours des jours suivants. Elle décéda le 29 mai 1814.

Eugène, qui avait toujours entretenu d’excellentes relations avec son célébrissime beau-père, se déplaça à l’ile d’Elbe pour lui apprendre en personne la triste nouvelle : « Elle est morte avec le calme, le courage et la résignation d’un ange ; tout ce qu’elle nous a dit de vous nous a assez prouvé combien elle vous était sincèrement attachée ». Les deux hommes pleurèrent longuement en silence. « Pauvre Joséphine, finit par murmurer Napoléon, j’espère qu’ elle est en paix maintenant ».

Le grand roman de Napoléon et Joséphine aurait pu se conclure  ainsi, mais ce diable d’homme n’en avait pas encore terminé avec son destin exceptionnel. Le 26 février 1815, il s’embarqua à bord d’une légère frégate. Son objectif : reconquérir la France et son trône. Son armée : à peine 1, 000 hommes. Contre les dizaines de milliers de soldats de Louis XVIII et de ses alliés des puissances étrangères.

Un des plus grands « gamblers » de l’histoire venait de lancer ses dés. Près de Grenoble, la petite troupe qui avançait péniblement à pied dut faire face au 5e bataillon du général Marchand qui était bien décidé à faire plaisir à son roi en s’emparant de Napoléon. Ce dernier s’avança lentement, seul,  vers la troupe ennemie puis,  ouvrant sa redingote, il cria : « Soldats du 5e, reconnaissez votre empereur ; si un d’entre vous veut me tuer, me voilà ! ». Les soldats du 5e hésitèrent, le temps de quelques terribles et interminables secondes, puis, avec de grands cris de joie, se rallièrent à la petite troupe napoléonienne. Les dés venaient de tomber… en faveur du grand homme !

En quelques jours, Napoléon reprit le pouvoir sans même que ses soldats, dont chaque heure multipliait le nombre, n’eurent à tirer un seul coup de feu. Mais bien évidemment que les puissances étrangères ne pouvaient accepter ce retour aussi imprévu que spectaculaire. Une autre coalition fut vite formée. Waterloo devenait inévitable. Il se produisit le 18 juin 1815.

'Cambronne_à_Waterloo'_d'Armand_Dumaresq_(Exposition_Universelle_de_Paris_1867)

Cambronne à Waterloo d’Armand-Dumaresq

Cette fois, pour Napoléon, la  défaite fut  totale. Se sachant perdu, il profita de ses derniers jours sur le sol français pour retourner une dernière fois à Malmaison, dorénavant propriété de sa belle-fille Hortense. Celle-ci le reçut avec tout l’amour qu’elle avait toujours témoigné à son beau-père.

Le 26 juin, le deux se promenèrent longuement dans les magnifiques jardins de la propriété. Se laissant envahir par la douce nostalgie des lieux, l’empereur déchu murmura à sa fille adoptive : « Pauvre Joséphine, je ne puis m’accoutumer à habiter ce lieu sans elle ; il me semble toujours la voir sortir d’une allée et cueillir ces plantes qu’elle aimait tant. »

Le soir, il passa de longues minutes à arpenter l’escalier dérobé qui menait de son bureau à la chambre de Joséphine, se rappelant les centaines de fois qu’il avait emprunté cet escalier pour aller retrouver sa bien aimée. Fini le conquérant et l’empereur tout puissant, Napoléon n’était plus qu’un amoureux nostalgique.

Exilé sur l’île Ste-Hélène, en plein milieu de l’océan Atlantique, il passa ses dernières années à dicter ses mémoires Le mémorial de Ste-Hélène, dont plusieurs des plus belles pages furent pour vanter les mérites de Joséphine. En voici quelques extraits :

« Un fils de Joséphine m’eût tellement rendu heureux et eût assuré le règne de ma dynastie. Les Français l’auraient aimé bien autrement que le Roi de Rome, et je n’aurais pas mis les pieds sur l’abime couvert de fleurs qui m’a perdu. Qu’on ose après ça se prononcer sur ce qui est heureux ou malheureux ici-bas. »   

« En somme, Joséphine m’a toujours donné le bonheur conjugal, aussi lui en ai-je conservé le plus tendre des souvenirs ».

« Joséphine était une femme des plus agréables. Elle était pleine de grâce, femme dans toute la force du terme. Je puis dire simplement que c’est la femme que j’ai le plus aimée. »

Napoléon décéda le 5 mai 1821, à 51 ans, l’âge qu’avait Joséphine à son propre décès. Ses derniers mots auraient été : « France, armée, mon fils, Joséphine ». Un homme exceptionnel venait de mourir ; sa légende, éternelle, pouvait commencer.

Crédit-photo : Photo prise lors de ma visite à Malmaison en 2009

 

 

 

 

 

 

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Jeune retraité de l'édition et de l'immobilier, je suis d'abord et avant tout un passionné d'histoire. Pour mon plaisir, et j'ose espérer pour celui d'un lectorat de plus en plus important, j'écris des récits historiques regroupés sous différends thèmes. Mes ebooks sont disponibles sur Amazon sous le nom d'auteur de Ray Rainville.Voici ce qu'a écrit Isa, 1e commentateur du Hall d'honneur d'Amazon,sur mon livre « 40 chiens célèbres et leur fascinante histoire » : « ...Des histoires courtes qu'on pourrait qualifier de nouvelles. Les histoires sont touchantes, émouvantes, extraordinaires ou amusantes...C'est un joli moment de lecture.»Je répondrai avec plaisir à tous vos commentaires, écrivez-moi à : rainvilleraymond@gmail.com

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