Napoléon et Joséphine : amour et pouvoir

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Après sa glorieuse campagne militaire en Italie, Napoléon s’accorda quelques mois d’un repos bien mérité à Paris. Il réalisa alors l’énorme ascendant qu ‘il exerçait sur le peuple. S’en étant aussi rendu compte, les dirigeants du Directoire jugèrent préférable de l’éloigner à nouveau en lui confiant une nouvelle mission en Égypte. Le but : couper l’Angleterre de ses énormes marchés asiatiques.

Malgré quelques victoires éclatantes, dont la fameuse bataille des pyramides, le jeune général se rendit vite compte que la gloire italienne ne se reproduirait pas dans les sables égyptiens. Dès lors, il chercha une façon honorable de se sortir de ce bourbier. C’est à ce moment qu’il apprit deux nouvelles qui allaient marquer son destin à jamais.

Le souvenir des doux moments passés avec Joséphine lors de ses vacances parisiennes permettait à Napoléon de supporter la chaleur et les difficultés égyptiennes. Il adorait sa femme ; elle était encore pour lui la belle créole de 1795. Au nom de cet amour, il lui avait pardonné ses infidélités, même la cruelle humiliation subie à Milan.

Toutefois, lorsque Junot, de retour d’une mission à Paris, raconta à son général et meilleur ami les nouvelles incartades de la « belle créole », le général, fidèle à ses origines corses, explosa. Faut dire que cette fois, Joséphine n’avait pas lésiné sur les frasques.

En se servant de la notoriété de son mari, elle avait fait l’achat d’un petit domaine à quelques kilomètres de Paris, la désormais très célèbre Malmaison. Bon ! cet achat, bien qu’inconsidéré, n’était pas un gros problème en soi, mais l’inconstante Joséphine avait osé y aménager avec son amant Hippolyte Charles !

En homme bien au fait des moeurs de l’époque et considérant son éloignement, Napoléon aurait fort probablement passé l’éponge sur des relations extraconjugales discrètes et « respectueuses », mais impossible de pardonner une telle humiliation publique !

Le général Bourienne fut le témoin silencieux – et quelque peu déconcerté- des réactions intempestives de son général en chef :

« Joséphine ! M’avoir ainsi trompé…J’exterminerai cette race de freluquets et de blondins ! Quant à elle, le divorce ! Un divorce public, éclatant !… »

À d’autres moments, il sombrait dans le désarroi total, toujours selon Bourienne :

« Oh, je ne sais ce que je donnerais pour que ce que m’a dit Junot ne fut pas vrai, tant j’aime cette femme »

Désarroi aussi très présent dans cette lettre à son frère Jérôme :

« J’ai beaucoup de chagrin domestique, car le voile est complètement levé…Toi seul me reste sur la terre.Ton amitié m’est très précieuse. Il ne me reste plus pour devenir misanthrope qu’à la perdre et te voir me trahir aussi…C’est triste d’avoir à la fois tous les sentiments pour une personne dans un seul coeur. Je suis ennuyé de la nature humaine. J’ai besoin de solitude et d’isolement. Les grandeurs m’ennuient, mes sentiments sont desséchés. La gloire est fade. À vingt-neuf ans, j’ai tout épuisé, il ne me reste plus qu’à devenir vraiment égoïste. »

Son profond désespoir ne lui fit toutefois pas perdre son sens inné de la justice, comme le témoigne cette lettre d’Eugène de Beauharnais à sa mère, Joséphine :

« Bonaparte depuis cinq jours est très triste, et cela est venu suite à un entretien qu’il a eu avec Junot. Il a été plus affecté que je ne croyais de ces conversations. Tous les mots que j’aie entendus reviennent de ce que Charles est venu dans ta voiture…qu’en ce moment même il est avec toi…Cependant il redouble d’amabilités avec moi. Il semble par ces actions vouloir dire que les enfants ne sont pas responsables des fautes des mères. »

L’autre nouvelle était de beaucoup meilleure. Junot et les autres messagers du futur empereur étaient anonymes : le régime corrompu du Directoire vivait ses derniers moments. Le peuple français réclamait un homme fort, honnête et rassembleur. Un homme comme Napoléon ! Décidément sa vie professionnelle se déroulait sous de meilleures augures que sa vie amoureuse…Il décida donc de retourner en France.

Toujours aussi chanceux lors des pires dangers – une veine de cocu ? -, il réussit à se faufiler parmi les dizaines de navires anglais qui sillonnaient la Méditerranée. Autre preuve de sa formidable bonne étoile : le général Kébler, qu’il avait nommé pour le remplacer à la tête des troupes françaises en Égypte, tomba aussitôt  sous les coups de poignard d’un extrémiste, en lieu et place de son général en chef, voguant toutes voiles ouvertes vers la France et la gloire

Mais les premières préoccupations de Napoléon en posant le pied sur le sol parisien ne furent pas politiques mais matrimoniales. L’image de la « trahison » de Joséphine l’obsédait. Il désirait mettre un terme le plus rapidement possible à ce mariage qui lui causait tant d’humiliations.

Joséphine, aussi habile en tactiques amoureuses que Napoléon en tactiques militaires, appliqua alors la même stratégie qui valut tant de triomphes à son désormais célèbre époux : une attaque rapide et dévastatrice. Prévenue du retour et de la colère de Bonaparte alors qu’elle se trouvait en Bourgogne, elle décida de prendre l’initiative de l’affrontement et de se rendre l’attendre à leur appartement de la rue Chantereine, témoin de leurs premiers échanges passionnés.

Malheureusement pour elle, Napoléon avait traversé la France en toute vitesse, porté par les acclamations chargées d’espoir du peuple. Il arriva à Paris et trouva l’appartement vide…« Elle est donc coupable et a voulu éviter des explications qu’elle sait inévitables », pensa-t-il tristement.

Il fut vite rejoint rue Chantereine par sa mère, ses frères et ses soeurs. Tout le clan le pressa d’entreprendre au plus vite les procédures de divorce. Malgré une immense douleur, il se rendit aux arguments familiaux. À son arrivée, Joséphine trouva ses vêtements et ses bijoux rassemblés dans un coin de l’appartement…

Quelques jours plus tard, Lucien Bonaparte se rendit rue Chantereine afin de s’assurer que les procédures de divorce étaient bien entreprises. Il trouva son frère ainé au lit dans les bras de Joséphine ! Le fouillis des draps ne laissait aucun doute sur la passion qui s’y était déchainé…

1-0 Joséphine ! Victoire à la Pyrrhus toutefois, car l’inimitié de sa belle famille envers elle venait de se muter en haine viscérale. De plus, elle réalisa rapidement que l’amour fou et aveugle que lui vouait Napoléon venait aussi de subir une profonde mutation. Certes il continua de l’aimer et lui resta profondément attaché jusqu’à la toute fin, mais à ses conditions et selon sa bonne volonté à lui.

Pour marquer clairement la nouvelle nature de leur relation, il commença à multiplier à son tour les relations extraconjugales. Il faut dire que de tout temps, le peuple français a admiré les prouesses sexuelles de ses dirigeants. Et justement, Napoléon avait bien l’intention de diriger la France…

Le 9 novembre 1799, il renversa le gouvernement du Directoire et devint le nouveau maître de la France en tant que premier consul. Lui qui quatre ans plus tôt vivait misérablement dans un petit appartement d’un louche quartier parisien habitait maintenant le très luxueux palais des Tuileries.

Pendant les dix années suivantes, le célèbre couple conquit l’Europe ; lui, par son génie militaire et son sens politique, elle, par son charme, son élégance et sa connaissance de la bonne société parisienne. Car Joséphine avait bien compris la leçon, elle devint une excellente « première dame » et fut très précieuse pour son consul de mari alors qu’il réformait entièrement la France en la réinstallant sur des bases solides au grand soulagement du peuple.

Mais les grandes puissances monarchiques refusaient de reconnaître la légitimité de ce gouvernement issu de la Révolution. Elles refusaient encore plus de reconnaître comme français les territoires âprement conquis par les révolutionnaires alors qu’ils défendaient leur patrie contre les assauts des monarchies voisines.

De son côté, Napoléon ne pouvait renoncer à ces territoires sans se mettre à dos une bonne partie du peuple français. Ces deux positions irréconciliables furent son talon d’Achille pendant tout son règne. Il dut donc livrer -et gagner- de nombreuses batailles contre les coalitions formées par l’Angleterre et ses alliés, principalement l’Autriche, la Prusse et la Russie.

Marengo, Ulm, Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Wagram, autant de grandes victoires qui étonnèrent le monde et forgèrent la réputation de génie invincible de Napoléon.

La spectaculaire charge de la cavalerie à Eylau

Poussé par ses conseillers- mais aussi un peu beaucoup par son orgueil-, il décida alors de se faire sacrer « empereur des Français », espérant que cette forme de gouvernement serait plus acceptable par les pays voisins.

A-t-il pris cette décision pour le bien de la France ou pour son bien personnel ? Dans son esprit comme dans celui de la grande majorité des français(e)s d’alors, les deux notions se confondaient. Toujours est-il que le 2 décembre 1804, une cérémonie au faste sans précédent se tint à Notre-Dame de Paris., en présence du pape Pie VII en personne, qui avait dû accepter « l’invitation » pressante du nouvel empereur des Français.

Vous avez bien lu « en présence du pape » car, dans les faits, le représentant de DIeu sur terre ne fit qu’assister au sacre de Napoléon, qui préféra finalement se charger lui-même de cette tâche, avant de déposer une superbe couronne sur la tête radieuse de Joséphine, dorénavant impératrice. « Plus que reine », comme l’avait prédit la tireuse de carte dans sa lointaine Martinique !

Si Napoléon avait écouté certains de ses conseillers et la totalité des membres de sa famille, Joséphine ne serait jamais devenue impératrice. Ces proches le pressaient plutôt à répudier sa femme afin d’épouser une membre des familles régnantes voisines pour mieux implanter sa dynastie en Europe.Mais Napoléon trancha clairement.

« Il est juste qu’elle participe à ma grandeur, elle sera couronnée. Si je la fais impératrice, c’est par justice. Je suis d’abord un homme juste. Si j’avais été jeté en prison au lieu de monter sur le trône, elle aurait partagé mes malheurs ».

Ce dernier propos fut reçu par plusieurs sourires dubitatifs…Napoléon aurait-il conservé une certaine naïveté sentimentale envers Joséphine ?

L’aimait-il encore plus qu’il ne l’aurait souhaité ? Visiblement ! Chose certaine, malgré ses relations extraconjugales, il restait profondément attaché à celle qui lui avait fait découvrir les joies de l’amour. « Je reviens toujours vers elle, c’est plus fort que moi », déclarait-il à ses proches.

Vous avez vu le superbe tableau de David représentant le fameux sacre ? Regardez presque au centre, juste au-dessus de l’homme tenant un plateau, la très belle femme esquissant un léger sourire. C’est Laetitia, la mère du nouvel empereur. Quel beau portrait familial…En réalité, Laetitia n’était pas présente au sacre. Elle voulait publiquement bouder cette belle-fille qu’elle exécrait. Qu’à cela ne tienne, Napoléon exigea que David « photoshope » le tableau, afin que sa mère y figure à la place d’honneur !

Et complètement en bas à gauche du tableau, vous pouvez voir trois radieuses jeunes femmes. Ce sont les soeurs de Napoléon. En réalité, il leur avait imposé de soutenir la très longue et très lourde traîne de Joséphine. S’étant préalablement concerté, les soeurs, pas du tout radieuses en fait, eurent la formidable audace de laisser tomber la traîne à un moment stratégique, provoquant ainsi une quasi chute très peu élégante de l’impératrice…Faisant fi de la solennité des lieux et du moment, Napoléon admonesta vertement ses soeurs en italien, amenant une rougeur gênée sur le visage papal.

Malgré le sacre, une ombre continuait à planer sur le couple impérial ; toujours en butte à l’hostilité des puissances monarchiques, le nouvel empereur désirait plus que tout un enfant, mâle de préférence, afin d’établir sa dynastie dans le temps comme le voulaient les moeurs politiques de l’époque.

Subtilement, Joséphine avait amené son mari à se croire infertile. Logique, puisqu’elle-même avait déjà donné naissance à deux enfants, Hortense et Eugène. Mais en 1808, Joséphine avait 45 ans ! Et à cette époque, le meilleur traitement contre l’infertilité consistait à manger beaucoup d’ail ! Visiblement que Napoléon s’y connaissait plus en plans de bataille qu’en fertilité féminine.

C’est dans ce contexte qu’une des amantes de l’empereur donna naissance à un garçon qu’elle affubla du prénom de « Léon ». Ce demi Napoléon allait devenir un des plus grands ratés du 19 e siècle. Mais pour l’instant, c’était un charmant bébé ressemblant vraiment beaucoup trop à Napoléon au goût de Joséphine. Bien qu’étant non éligible à régner, il eut l’immense utilité d’enlever tout doute à son père sur ses capacités de géniteur.

Dès lors, Napoléon devint obsédé par la possibilité de répudier Joséphine afin d’établir solidement sa dynastie au sein des autres puissances européennes. Évidemment que le clan Bonaparte ne fit aucun effort pour le dissuader de ce projet…L’amour allait-il être plus fort que la raison d’état ? Non ! comme nous le verrons dans notre prochain et dernier épisode de cette série :

Napoléon et Joséphine : La fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jeune retraité de l'édition et de l'immobilier, je suis d'abord et avant tout un passionné d'histoire. Pour mon plaisir, et j'ose espérer pour celui d'un lectorat de plus en plus important, j'écris des récits historiques regroupés sous différends thèmes. Mes ebooks sont disponibles sur Amazon sous le nom d'auteur de Ray Rainville.Voici ce qu'a écrit Isa, 1e commentateur du Hall d'honneur d'Amazon,sur mon livre « 40 chiens célèbres et leur fascinante histoire » : « ...Des histoires courtes qu'on pourrait qualifier de nouvelles. Les histoires sont touchantes, émouvantes, extraordinaires ou amusantes...C'est un joli moment de lecture.»Je répondrai avec plaisir à tous vos commentaires, écrivez-moi à : rainvilleraymond@gmail.com

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