Le grand amour d’Abélard et Héloïse

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L’ histoire d’un grand amour où s’affrontent la passion et la raison, le sexe torride et le puritanisme religieux, les serments et les trahisons. On se croirait en plein soap ou reality show du 21 e siècle, mais la formidable histoire d’amour d’Héloïse et Abélard se déroula dans le Paris du début du 12 e siècle.

Abélard est né vers 1079 dans une famille de petite noblesse ; intelligent, charismatique, très curieux intellectuellement, il devint rapidement un professeur de logique ( philosophie ) extrêmement populaire. Cela peut nous sembler incroyable aujourd’hui mais, à l’époque, la popularité de certains professeurs pouvait se comparer à celle des acteurs et des chanteurs pop de nos jours.

Les jeunes nobles de partout en Europe se disputaient le privilège d’assister aux cours du célèbre Abélard. Avec ses spectaculaires envolées oratoires et son charisme, Abélard donnait effectivement un excellent show ! Conscient de son pouvoir de séduction, il se mérita rapidement une réputation supplémentaire, celle d’un grand amoureux, amateur de jeunes filles.Toutefois, étant extrêmement religieux et clerc séculier en plus, il privilégiait ce qu’on appelait alors « l’amour courtois ».

Pour résumer le concept, disons que l’amour courtois consistait à séduire une femme en lui récitant de la poésie et de grandes dissertations philosophiques mais en la respectant totalement – ou presque – sur le plan sexuel. Donc, un amour intellectuel et plus ou moins platonique ; autrement dit, un amour emmerdant.

Vers 1115, Héloïse, une superbe jeune fille de 16 ans, fut inscrite aux cours d’Abélard par son oncle, le chanoine Fulbert. Ce dernier désirait que la célébrité du professeur retombe sur sa famille et en augmente la notoriété. Héloïse n’était pas que belle ; malgré son jeune âge, son intelligence et sa grande culture étaient reconnues dans tous les milieux intellectuels du royaume de France.

La relation entre le professeur et l’élève se développa rapidement en une forme d’amour courtois. Les deux se lancèrent des défis intellectuels, se séduisant mutuellement par de longs énoncés philosophiques. À ce petit jeu, la jeune et fort jolie étudiante dépassait souvent le maître. Abélard se lassa bientôt de ces exploits intellectuels, sentant peut-être qu’il s’aventurait en terrain glissant face à sa brillante étudiante. De plus, la sensualité d’Héloïse explosait littéralement par tous les pores de sa peau ; il devenait impossible pour l’homme de ne pas succomber à un désir sexuel de plus en plus lancinant. Fini l’amour courtois, vive le sexe torride !

Heloise and Abelard, Eleanor Fortescue-Brickdale, 1919.

 

Le grand amour entre Abélard et Héloïse évolua rapidement d’un amour dit courtois et platonique à une véritable frénésie sexuelle qui dura près de deux ans. Comme l’écrira plus tard Abélard :

« Mes mains passaient plus souvent à ses seins qu’à nos livres ».

Au début, Héloïse résista aux avances pressantes de son professeur, mais peu à peu, elle se laissa aller à une volupté totale et touchante :

« Chez-moi, le branle-bas de la luxure dans le bouillonnement du jeune âge tout comme l’expérience de très agréables voluptés ont allumé le brasier de la chair »

Abélard en remet :

« Tout ce que la passion peut imaginer de raffinement insolite, nous l’avons ajouté ».

Au plus fort de leurs ébats, Abélard se souvint que l’oncle d’Héloïse l’avait enjoint de ne pas hésiter à frapper la jeune fille, comme le recommandaient les méthodes « pédagogiques » de l’époque. Il détourna les recommandations de l’oncle vers un enseignement que ce dernier n’avait pas prévu :

« L’amour m’amenait parfois à lui donner des coups, non par exaspération ou colère mais par amour, et les coups dépassaient en douceur tous les baumes ».

 Héloïse ne semblait pas s’en plaindre :

« Oui, ces plaisirs de l’amour que nous avons partagés assidûment m’ont été très doux…Où que je me tourne, ils affluent à mes yeux, charrient mes désirs ».

Christian Grey n’a rien inventé !

Mais le temps finit par éroder même les plus grandes passions. Dans L’histoire de mes malheurs, une longue lettre écrite plus tard à un ami, Abélard raconte ses hésitations à s’engager dans une relation si troublante et si « exigeante » :

« Plus cette volupté s’emparait de moi, moins je pouvais me consacrer à la philosophie et aux nécessités de l’école. J’étais de plus épuisé car je consacrais mes nuits à l’amour et mes journées à l’étude. J’étais si négligent et si paresseux pour mes cours que je ne disais plus rien par inspiration mais que tout venait par routine ».
Il va de soi que les ragots et les rumeurs commençaient à circuler parmi les étudiants qui ne reconnaissaient plus leur flamboyant et fougueux professeur. Abélard commença à craindre pour sa carrière ; il était terriblement ambitieux. Sauf que contrairement aux hommes du 21 e siècle, il ne voulait pas réussir comme  businessman mais comme intellectuel et ecclésiastique. Autre temps, autres ambitions. Plusieurs le voyaient déjà comme un futur évêque, certains l’imaginaient même en pape… Et bien que le célibat ecclésiastique ne devint officiellement obligatoire que quelques années plus tard, il va de soit que les histoires comme celle de nos héros étaient déjà très mal vues par les autorités religieuses. Son grand amour pour Héloïse allait-il être plus fort que ses ambitions ?

Il ne faut pas tomber dans l’angélisme en pensant que le grand amour d’Abélard et d’Héloïse fut comme un grand fleuve tranquille. Les célèbres amoureux vécurent des crises et des ruptures très tumultueuses. Dès le début de sa passion pour la jeune fille, Abélard convainquit l’oncle Fulbert de l’accueillir chez lui afin de favoriser l’éducation – philosophique – de sa nièce. Le naïf chanoine, enchanté de cet opportunité, accepta sur le champ.

Sans mener une vie vraiment maritale, les deux amoureux partagèrent donc la même demeure. On peut supposer qu’ils succombèrent à ce que j’appelle « le syndrome de la lunette de toilettes ». Quoique je doute de l’existence de cette essentielle pièce d’ameublement à cette époque, la vie commune impose des situations qui peuvent mettre à rude épreuve la passion dans un couple. Dans la vie de tous les jours, on ne peut continuellement faire l’amour et discuter philosophie. Chose certaine, des tensions s’ installèrent entre les deux amoureux.

Il semble qu’Abélard reprochait à Héloïse de l’éloigner de ses devoirs d’enseignant, alors que la très logique Héloïse lui répliquait, avec raison, que c’était bien lui qui l’avait voulu ! Décidément ce couple moyenâgeux était très moderne…Et comme bien des couples modernes, le leur semblait se diriger vers une séparation acrimonieuse. Qui aurait alors entendu parler de leur relation au 21e siècle ?

Mais une suite de rebondissements spectaculaires allait les propulser dans la légende et en faire des amants mythiques. D’abord, l’oncle chanoine, quand même pas totalement naïf, surprit le couple en pleine posture explicite; « comme Mars et Vénus », expliqua le pudique chanoine. En moins de deux, Abélard fut expulsé du logement, témoin de ses torrides amours avec la belle Héloïse.

L’éloignement, depuis toujours un grand catalyseur des amours vacillantes, ralluma la flamme de la passion entre les deux amants. Au point que quelques semaines après l’expulsion d’Abélard, Héloïse lui apprit qu’elle était enceinte. Décidément ce couple moyenâgeux était très moderne ! Abélard ne déborda pas de joie en apprenant la nouvelle, mais il réagit très correctement en assurant Héloïse de son soutien. Afin de la protéger de la colère de l’oncle Fulbert, il enleva littéralement la jeune femme et l’amena dans sa patrie, le Pallet, qui ne faisait pas partie de la France à cette époque.

Denise, la soeur d’Abélard reçut la jeune femme avec beaucoup d’amour et de compassion. Héloïse put  donc poursuivre sa grossesse en toute quiétude et accoucher d’un garçon, auquel elle eut le double courage de donner un prénom pas du tout chrétien et tout à fait inusité : Astrolabe, signifiant « celui qui atteint les astres ».

Pendant ce temps, Abélard était retourné à Paris, afin de poursuivre son enseignement et de négocier un modus vivendi avec le colérique oncle. Les deux tombèrent d’accord, sans toutefois prendre la peine de consulter Héloïse, que le mariage des deux amants était la seule solution possible. Abélard, soucieux de préserver sa carrière, exigea et obtint que le mariage fut entouré d’un secret total.

Remise de ses couches et ayant laissé Astrolabe aux bons soins de Denise, Héloïse retourna à son tour à Paris pour y apprendre, stupéfaite, qu’elle allait se marier ! La jeune mère s’opposa fortement à ce mariage ; toujours aussi en avance sur son temps, elle plaida que le véritable amour devait se vivre hors du carcan du mariage. Elle supplia Abélard de renoncer à ce projet qui pouvait en plus remettre en question la carrière de son ambitieux amant. Mais celui-ci, confiant dans la parole donnée par Fulbert et soucieux d’éviter le scandale, fut intraitable et exigea de la jeune femme de se conformer à l’entente conclue entre les deux hommes. Le mariage fut donc prononcé en secret, en présence de l’oncle Fulbert et de quelques amis triés sur le volet.

Ce mariage « forcé » ne calma pas la colère du chanoine ; toujours furieux de la « trahison » des deux amants qui avaient forniqué effrontément sous son toit, mettant en péril sa propre position dans l’Église, il se mit donc à frapper cruellement la jeune femme. Cette fois, les coups étaient loin de « dépasser en douceur tous les baumes ». Afin de protéger sa femme, Abélard l’enleva une seconde fois et l’amena dans une abbaye de religieuses à Argenteuil, où Héloïse avait vécu ses premières années de formation religieuse et philosophique.

Fulbert et toute la famille d’Héloïse vécurent cet enlèvement comme une trahison supplémentaire et complotèrent afin de se venger d’Abélard par la plus cruelle et la plus spectaculaire des façons. Ils soudoyèrent le serviteur d’Abélard et engagèrent trois châtreurs de porcs pour…Eh oui, vous avez bien compris ! Abélard se retrouva privé des parties vitales de son corps qui avaient permis ses « trahisons ». Évidemment que cette cruelle émasculation eut des conséquences extrêmement fâcheuses sur la suite de la fabuleuse histoire d’ amour entre Abélard et Héloïse.

Abélard par Robert Lefebvre

Abélard par Robert Lefebvre

Le sublime grand amour d’Abélard et Héloïse dut affronter de nombreuses difficultés : une importante différence d’âge, une relation maître-étudiante équivoque, l’animosité de la famille d’Héloïse, une grossesse non planifiée, un mariage pas plus planifié, l’entrée contrainte au couvent d’Héloïse. Tout cela en moins de deux ans… Ouffff !  C’est beaucoup pour un seul couple. Mais toutes ces adversités devinrent presque insignifiantes lorsque comparées à l’émasculation subie par Abélard.

Il faut comprendre, au-delà de la souffrance physique, l’immense charge émotive dont souffre  un homme orgueilleux et ambitieux comme Abélard dans une telle situation. De plus, afin de protéger sa carrière si prometteuse, il avait tout fait pour que sa relation passionnée avec Héloïse soit la plus secrète possible, allant jusqu’à imposer le mariage puis le couvent à la jeune fille ; et voilà que tout Paris connaissait sa relation et ses funestes conséquences.

Laissons Abélard lui-même raconter la suite :

« Le matin, toute la ville était rassemblée autour de moi, muette de stupéfaction et s’abandonnant aux lamentations ».

Encore pire que les souffrances morales et physiques, cette cruelle amputation sonnait le glas aux ambitions carriéristes d’Abélard, car comme écrit dans le Deutéronome :

« Les eunuques sont abhorrés de Dieu ainsi que les animaux châtrés qui sont rejetés des sacrifices ».

Abélard savait bien qu’il serait dorénavant et pour toujours considéré comme un demi-homme, indigne de hautes fonctions dans l’Église, il se retira donc comme simple moine à l’abbaye de Saint Denis. Très mince consolation pour le pauvre homme, deux de ses quatre bourreaux furent retrouvés et durent subir, à leur tour, non seulement la perte de leur verge mais aussi celle de leurs « couillons » ; tant qu’à y être, on leur crevât aussi les yeux !

Évidemment qu’Héloïse apprit la terrible nouvelle de l’émasculation de son amant avec des cris de colère et de souffrance inimaginables. Tous ces malheurs lui semblaient une conséquence totalement disproportionnée pour  quelques mois de passion et de bonheur. D’autant plus que déjà malheureuse de vivre dans un couvent, elle dut se faire religieuse ; car à l’époque, lorsqu’un homme entrait dans les ordres sa femme devait en faire autant.

Héloïse eut beau supplier son mari de ne pas lui imposer cette vie chaste et austère, Abélard, décidément plutôt égoïste, fit à nouveau la sourde oreille. Dorénavant, le grand amour d’Abélard et Héloïse allait devoir s’exprimer dans de longues et fort belles lettres faisant sublimement exploser leur désarroi mais aussi leur passion toujours vivante.

Avec le temps, Abélard parlait de sa blessure comme de sa « bienheureuse castration », ainsi qu’il l’exprima par écrit à Héloïse :

« Penses-tu que pour racheter de si grands crimes, la brève douleur de cette plaie soit suffisante – alors qu’on peut dire que j’ai retiré un bien grand profit de si grands maux causés ! Quelle plaie, à ton avis, serait conforme à la justice de Dieu pour le si grand forfait, dont je viens de parler, contre un lieu très saint consacré à sa Mère.
 Après l’établissement de notre lien conjugal, tu vivais dans le cloître avec les moniales d’Argenteuil, et un jour, je suis venu te rendre visite en secret.Tu te souviens de ce que l’intempérance de mon désir m’a alors poussé à faire avec toi, dans un coin du réfectoire, parce que nous n’avions pas d’autre lieu où aller. Tu sais que cela a été accompli avec la plus grande impudence dans ce local si saint consacré à la Vierge Souveraine (sous le regard de la Sainte Mère). Même si pour les autres fautes j’échappe au châtiment, pour celle-là je mérite la plus sévère des punitions ».
Héloïse, merveilleuse Héloïse, rejetait ces regrets et voyait dans le sexe torride l’expression d’une passion à assouvir :
« Non, non, nous n’étions pas ravalés au rang des bêtes, mais élevés à des joies qui dépassaient notre condition humaine. Plus tard, tu t’es accusé de concupiscence. Je rejette cette accusation. La tendresse, la sollicitude, avec lesquelles tu m’as initiée, le respect que tu n’as jamais cessé de me témoigner aux instants les plus fous de notre frénésie, témoignent en faveur de notre passion ».
« Rends moi ta présence », supplie-t-elle en vain.
Ces longues lettres, bien qu’écrites en latin, sont considérées, en raison de leur style magnifique, comme des éléments fondateurs de notre belle langue française qui sait si bien célébrer l’amour et la passion.
Abélard continua longtemps à mener une vie d’intellectuel brillant et controversé. Ses nombreux arguments et « disputations » avec Bernard de Clairvaux et d’autres haut placés de l’Église lui valurent de nombreuses condamnations de la part du Vatican ainsi que d’innombrables conflits avec ses confrères qui le menacèrent souvent de « lui couper la langue après la queue » .
Héloïse devint abbesse du Paraclet, une abbaye bénédictine féminine qu’Abélard l’aida à fonder. À la mort de son ex-amant et toujours mari en 1142, elle lui fit ériger un tombeau dans une chapelle de l’abbaye. Au fil des ans, elle y établit un véritable culte à la mémoire d’Abélard. À sa propre mort en 1164, la toujours passionnée Héloïse exigea d’être ensevelie sous le tombeau d’Abélard, comme un dernier signe d’amour et de soumission. Aujourd’hui, les deux amants mythiques reposent au cimetière du Père-Lachaise à Paris.
Tombeau d'Abélard et Héloïse au Père-Lachaise

Tombeau d’Abélard et Héloïse


 

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Jeune retraité de l'édition et de l'immobilier, je suis d'abord et avant tout un passionné d'histoire. Pour mon plaisir, et j'ose espérer pour celui d'un lectorat de plus en plus important, j'écris des récits historiques regroupés sous différends thèmes. Mes ebooks sont disponibles sur Amazon sous le nom d'auteur de Ray Rainville.Voici ce qu'a écrit Isa, 1e commentateur du Hall d'honneur d'Amazon,sur mon livre « 40 chiens célèbres et leur fascinante histoire » : « ...Des histoires courtes qu'on pourrait qualifier de nouvelles. Les histoires sont touchantes, émouvantes, extraordinaires ou amusantes...C'est un joli moment de lecture.»Je répondrai avec plaisir à tous vos commentaires, écrivez-moi à : rainvilleraymond@gmail.com

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