Gilles de Rais, un tueur au moyen-âge

0

 

Le matin du 26 octobre 1440, sur l’île de Grande Biesse près de Nantes, un homme d’âge moyen monta tranquillement les marches d’un échafaud pour y être pendu haut et court. Bien qu’il existe des façons plus agréables de commencer sa journée, notre homme semblait relativement serein pendant cette lente ascension vers la mort. C’est qu’on venait de lui accorder le douteux « privilège » de n’être que pendu plutôt que brûlé vif. Il s’agissait quand même d’une nette amélioration !

Qu’avait-il donc accompli  pour se mériter un tel privilège ? Descendant de la puissante famille Montmorency-Laval et héritier d’une des plus grandes fortunes d’Europe, il avait mis son or et ses talents militaires au service du roi Charles VII (1403-1461), lors de sa longue et pénible lutte visant à assurer son emprise sur le trône de France. Démontrant de la reconnaissance pour une rare fois, le roi en fit un de ses principaux conseillers et le nomma même maréchal de France.  OK, mais il fut quand même pendu … Pourquoi ? Un tribunal ecclésiastique l’avait trouvé coupable de la mort de 140 enfants…ou plus ! Une cour séculière a par la suite entériné le jugement en mentionnant pudiquement « des crimes punis sur plusieurs petits enfants », sans en préciser le nombre.

280px-Gillesderais1835

Gilles de Rais est né vers 1405 au château de Champtocé-sur-Loire. Rapidement orphelin de père et mère, il fut élevé par son grand-père maternel, Jean de Craon, reconnu pour son caractère violent et calculateur, qui entraîna son petit-fils dans de nombreux conflits et d’incalculables extorsions. Une fois adulte et émancipé de la tutelle querelleuse de son grand-père, Gilles devint un important allié de son cousin, le fameux Georges de la Trémoille, à qui Charles VII venait de confier la très haute fonction de grand chambellan de France. C’est ainsi, et aussi grâce à sa fortune, que le jeune Gilles de Rais devint un proche du roi de France.

Charles VII

220px-Charles_VII_by_Jean_Fouquet_1445_1450

Il faut dire qu’à l’époque ce n’était pas très glamour de faire partie de la cour du pauvre roi. Fils du roi fou, Charles VI, et d’Isabeau de Bavière qui avait signé le honteux traité de Troyes (1420 ), prévoyant la cession du trône de France au roi d’Angleterre, Charles VII s’était autoproclamé roi de France à la mort de son père en 1422, malgré les admonestations de sa très aimante mère qui parlait toujours de lui comme « le soi-disant dauphin de France ».

Il faut préciser que la réputation sulfureuse d ‘Isabeau laissait déjà planer de sérieux doutes sur le réel père de Charles et, par conséquence, sur ses prétentions au trône. En plus de cette hérédité cruelle et de sa laideur extrême, Charles devait affronter une féroce guerre contre l’Angleterre et contre son propre cousin, le duc de Bourgogne qui appuyait les Anglais. Dans ces circonstances, on pouvait difficilement reprocher au jeune roi un manque flagrant de confiance en soi. C’est alors que survint Jeanne d’Arc.

Fin février 1429, la jeune fille réussit à obtenir une entrevue avec le pauvre roi à son château délabré de Chinon. On ne saura jamais exactement comment mais elle convainquit le roi que Dieu lui-même le considérait comme le seul vrai roi de France et qu’il devait se réemparer de la ville d’Orléans, alors assiégée par les Anglais ; pour ensuite aller se faire couronner dans la très symbolique cathédrale de Reims, alors sous contrôle des Bourguignons et des Anglais.

« Facile à dire pour une paysanne mais pas du tout réalisable », se moquèrent la plupart des courtisans. Mais Gilles de Rais, présent au château en cette journée historique, tomba totalement sous l’emprise de la charismatique jeune visionnaire. Lui-même tentait depuis plusieurs semaines de convaincre ses compagnons d’armes de se porter au secours d’Orléans, conscient de l’importance stratégique de cette ville pour la survie de la royauté française.

On leva donc une armée dont le commandement – très symbolique – fut donné à Jeanne d’Arc, car on prit bien soin de l’entourer des meilleurs capitaines de guerre français, dont notre Gilles de Rais et le fameux La Hire. Je passe rapidement sur les péripéties militaires. Fait indéniable, l’armée française, littéralement survoltée par l’enthousiasme de Jeanne, remporta une victoire très nette sur les troupes anglaises et Orléans fut libérée. Tout au long des furieux combats, Gilles de Rais se tint tout près de Jeanne, la protégeant, la conseillant, ressentant de plus en plus pour elle un amour mystique, un peu semblable à celui de la jeune fille pour Dieu.

http://www.kommunicera.umea.se/hemma/mathias/

Jeanne d’arc à Orléans par Lenepveu

Galvanisés par cette victoire, les deux jeunes gens – de Rais était à peine plus âgé que Jeanne – et leurs compagnons d’armes se lancèrent rapidement à l’assaut des autres villes de la Loire, toujours contrôlées par les Anglais. Après des victoires françaises à Jargeau, Meung, Beaugency et Patay, la belle région de la Loire fut libérée de ses occupants. L’importante victoire de Patay permit d’amener le roi à Reims pour qu’il y soit couronné. Faut savoir que le sacre  à la cathédrale de Reims conférait au roi de France une dimension quasi divine. Le peuple français a vu pendant longtemps son roi comme le représentant de Dieu sur terre.

Charles fut donc couronné, avec Jeanne à ses côtés, le 17 juillet 1429. Le prétendu dauphin était enfin couronné roi de France après sept ans d’attentes et de luttes. Pour vous donner une idée de la haute estime du roi pour Gilles de Rais, il fut l’un des trois seuls dignitaires autorisées à transporter brièvement la fameuse Sainte ampoule servant au couronnement. De plus, pour bien finir cette journée historique, Gilles fut nommé à la très haute charge de maréchal de France.

On peut imaginer dans quel « high » se trouvait Gilles de Rais à cette époque. Lui-même, Jeanne et leurs compagnons d’armes avaient accompli des exploits inimaginables, tenant presque du miracle. Ils avaient réussi -non pas à bouter les anglais hors de France, comme le souhaitait Jeanne – mais à restaurer la force et la légitimité de Charles et du royaume de France.

Par la suite, tout alla de mal en pis pour Jeanne, Gilles et leurs camarades. Les vieux courtisans, jaloux des succès de Jeanne, imploraient Charles de se débarrasser de la jeune femme, sous prétexte qu’elle était trop guerrière.Ce qui n’était pas tout à fait faux… surtout pour une future sainte. Charles autorisa quand même la pucelle à tenter de reprendre Paris, toujours occupée par les Anglais et les Bourguignons. Malheureusement, avec de Rais à ses côtés, Jeanne fut violemment repoussée par l’armée anglaise et leurs alliés.

Redevenu plus indécis que jamais, Charles hésitait entre des  pourparlers de paix et des attaques décisives contre les Bourguignons et les Anglais. Jeanne commença alors à se considérer comme une chef de guerre autonome, menant ses propres combats sans attendre l’approbation royale.

Appelée à l’aide par la ville de Compiègne en mai 1430, elle fut capturée par les Bourguignons aux portes de la ville. Charles VII ayant refusé de payer toutes les demandes de rançon, elle fut finalement vendue aux Anglais. La suite de sa formidable épopée est connue de tous. Le 30 mai 1431, après un procès aussi long que partial, Jeanne fut brûlée, place du Vieux-Marché à Rouen, et ses cendres furent jetées à la Seine.

Gilles de Rais fut extrêmement accablé par les malheurs et la mort de Jeanne. Sans tenter d’expliquer sa personnalité extrêmement complexe, il est clair qu’il était d’une très grande religiosité et littéralement obsédé par la recherche de la pureté parfaite, ce que représentait Jeanne à ses yeux. Il tenta même une tentative désespérée visant à libérer Jeanne de ses geôliers. Tentative qui s’avéra aussi infructueuse et lamentable que désespérée. Il retourna donc sur ses – nombreuses – terres, complètement dégouté par la tournure des événements.

Il avait rêvé d’un monde idéal, rempli de sentiments nobles et purs. Il tombait de haut, de très très haut. De trop haut pour que sa personnalité déjà troublée par une enfance difficile l’accepte. Personne ne peut savoir ce qui peut se passer dans un esprit malade en de telles circonstances, mais il semble que n’ayant  pu atteindre son idéal de perfection et de pureté dans le bien – Dieu selon ses convictions -, il versa peu à peu du côté horriblement noir de sa personne, son côté satanique ...

De retour sur ses terres, de Rais ne put que constater le piteux état de ses finances, minées par des années de guerre et  Le Mystère du Siège d’Orléans, un grandiose spectacle qu’il avait monté en hommage à Jeanne. Il se lança alors dans une série de manoeuvres financières aussi complexes qu’illicites.

Une des ses magouilles eut des conséquences extrêmement néfastes, lui méritant le triste privilège  d’être classé très haut sur la liste des ennemis de deux très puissants personnages, le duc Jean V lui-même et son chancelier, Jean de Malestroit, aussi évêque de Nantes.

Comme par magie, des accusations étouffées et des rumeurs épouvantables qui couraient sur le seigneur de Rais prirent subitement énormément d’ampleur. Une enquête en bonne et due forme fut menée par Jean de Malestroit sur des allégations jadis considérées comme de simples ragots. Les témoins, la plupart des parents de jeunes enfants disparus, se sentirent enfin assez rassurés pour faire part de leurs sérieux doutes sur de Rais.Le 29 juillet 1540, les résultats de l’enquête ecclésiastique furent publiés et Gilles de Rais fut accusé de viols et de nombreux meurtres sur de jeunes garçons, ainsi que de pactes avec le diable, de rébellion contre l’autorité et d’actes contre nature ( sodomie ).

Je n’entrerai pas dans les nombreux détails et rebondissements des procès ( ecclésiastique et séculier ). La preuve, comme on dirait aujourd’hui, était largement circonstancielle mais néanmoins accablante. En plus des parents de pauvres jeunes victimes. Deux serviteurs et complices de de Rais, Francesco Prelati et le prêtre Eustache Blanchet, rapportèrent avoir invoqué le démon au château de Tiffauges, propriété de leur maître, en présence de ce dernier. Deux autres complices, Poitou et Henriet, confessèrent avoir enlevé chacun une quarantaine d’enfants afin de les amener à de Rais qui se livrait à de nombreuses ignominies sur eux avant de les violer et de les tuer, le plus souvent aidé par ses complices. La vue du sang de ses jeunes victimes amenait de Rais à un très haut degré d’excitation sexuelle, affirmèrent les témoins.

Vue-aerienne-Front-Nord

Vue aérienne du château de Tiffauges Crédit-photo : vendee.fr

Il est difficile de départager la part de vérités et la part d’exagérations dans cette triste histoire. Chose certaine, après avoir nié les accusations, de Rais a fini par passer aux aveux, espérant en échange éviter l’excommunication, ce qui lui fut effectivement accordé. Pour ce grand croyant, la justice de Dieu comptait énormément plus que celle des hommes. Le jour de son exécution, une procession fut même organisée pendant laquelle  la foule, les familles des victimes et de Rais lui-même demandèrent pardon à Dieu pour ces énormes infamies commises sur de jeunes innocents.

Les malheureux parents  mêlèrent leurs prières à celles du bourreau de leurs enfants lors d’une étrange manifestation mystique, extrêmement difficile à comprendre de nos jours. Toutefois, il est aussi difficile de comprendre que des milliers de personnes visitent chaque année le château de Tiffauges, comme pour mieux s’imprégner des crimes qui y ont été commis voilà près de 600 ans. L’espèce humaine a-t-elle vraiment évolué depuis le moyen-âge ?  A-t-on fait les efforts nécessaires pour comprendre le fonctionnement des cerveaux malades de tous les Gilles de Rais qui ont sévi depuis ?

 

 

 

 

 

Share.

About Author

Jeune retraité de l'édition et de l'immobilier, je suis d'abord et avant tout un passionné d'histoire. Pour mon plaisir, et j'ose espérer pour celui d'un lectorat de plus en plus important, j'écris des récits historiques regroupés sous différends thèmes. Mes ebooks sont disponibles sur Amazon sous le nom d'auteur de Ray Rainville.Voici ce qu'a écrit Isa, 1e commentateur du Hall d'honneur d'Amazon,sur mon livre « 40 chiens célèbres et leur fascinante histoire » : « ...Des histoires courtes qu'on pourrait qualifier de nouvelles. Les histoires sont touchantes, émouvantes, extraordinaires ou amusantes...C'est un joli moment de lecture.»Je répondrai avec plaisir à tous vos commentaires, écrivez-moi à : rainvilleraymond@gmail.com

Leave A Reply