Balto, le chien qui sauva une ville

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Les visiteurs du célèbre Central Park de New-York sont souvent intrigués par une spectaculaire statue érigée juste à l’entrée du parc. Le monument, sur lequel sont gravés les mots « Endurance-Fidélité-Intelligence » n’a pas été coulé en l’honneur d’un politicien ou d’un grand artiste mais d’un chien. Balto, de son petit nom.

Qu’a donc fait ce digne représentant de la race canine pour se mériter pareil honneur ? Remontons, si vous le voulez bien, à près de cent ans en arrière, à l’époque mythique de la ruée vers l’or. Hollywood a laissé une image quasi paradisiaque de cette époque. Mais pourtant…Que de souffrances, que d’illusions perdues pour ces milliers de personnes qui succombèrent à la fièvre de l’or. Ces pauvres gens devaient s’entasser par dizaines dans des bâtiments construits à la hâte, exposés à la chaleur torride en été et au froid glacial en hiver.

Cette promiscuité et ces températures extrêmes formaient évidemment un terreau propice à toutes sortes d’infections et de maladies plus ou moins graves. Nome, en Alaska, fut une de ces villes-champignons, sa population passant de 12,000 habitants à plus de 20,000 de 1900 à 1909. En 1925, la tragédie frappa sous la forme d’une terrible épidémie de diphtérie. Les autorités devaient réagir rapidement s’ils voulaient éviter la propagation de la maladie et le décès de centaines de personnes.

Nome, avant la ruée vers l’or

Mais l’hiver alaskien est impitoyable. Le froid et le blizzard faisaient rage, empêchant tout transport aérien. Fin janvier 1925, le docteur Curtis Welch, seul médecin de Nome, envoya des télégrammes désespérés au gouverneur de l’état ainsi qu’au département du Service de santé à Washington, D.C., réclamant de toute urgence d’importantes doses d’anatoxine. Faute d’obtenir ce sérum très rapidement, toute la population de Nome risquait la mort. Mais comment le transporter ?

En désespoir de cause, Scott Bone, gouverneur de l’état et Mark Summer, responsable des services de santé, envisagèrent de faire transporter le précieux sérum par des attelages de chiens. Ils communiquèrent par télégramme avec Leonhard Seppala, un célèbre musher qui, grâce surtout à son chien de tête, Togo, avait remporté à trois reprises le All Alaska Sweepstake. On trouva suffisamment de sérum à Anchorage et Seattle ; le train put l’acheminer sans problème jusqu’à Nenana, Alaska, mais il restait 1,080 kilomètres pour l’amener jusqu’à Nome.

Il fut d’abord décidé que l’attelage mené par Seppala et Togo se rendrait jusqu’à Nulato pour y attendre un autre attelage parti de Nenana. Mais le gouverneur Bone se ravisa rapidement, jugeant la mission beaucoup trop périlleuse et pratiquement irréalisable pour seulement deux attelages. C’était effectivement beaucoup trop exiger de Seppala qui aurait dû conduire son équipage sur mille kilomètres aller-retour dans des conditions absolument épouvantables, avec entre autres des températures de -55 degrés celsius.

Bone décida plutôt de faire appel aux meilleurs mushers de toute la région, afin de former une vingtaine d’attelages pour transporter le sérum le long de la voie ferrée de Nenana à Nome. Mais entretemps, le valeureux Seppala, ignorant le changement de plan, avait déjà quitté en direction de Nulato comme prévu initialement. Des télégrammes furent envoyés frénétiquement dans tous les villages environnants suppliant la population de stopper la course de Seppala afin de l’aviser de plutôt attendre le sérum à Shaktoolik, à environ 250 kilomètres de Nome. Mais Seppala, confiant dans le flair et le courage de Togo, prit des chemins moins fréquentés, éloignés des villages. Impuissants, les organisateurs de cette course au sérum et à la vie, n’eurent plus qu’à prier pour que l’attelage venant du nord croise celui de Seppala et de Togo…

Pendant ce temps, l’épidémie continuait de dévaster Nome. De nouveaux cas de diphtérie étaient rapportés quotidiennement. Les équipages venant du nord s’étaient relayés avec succès mais l’heure était grave. À Shaktoolik, le musher Henry Yvanoff attendait nerveusement Seppala. Yvanoff et ses chiens, totalement épuisés par une course de 70 kilomètres de Unalakleet à Shaktoolik, prenaient un repos bien mérité, le long de la voie ferrée, lorsque l’attelage de Seppala et Togo arriva enfin, les conditions extrêmes les ayant obligé à se rapprocher de la voie ferrée.

Mais le blizzard faisant toujours rage, Seppala n’aperçut pas Yvanoff. Ce dernier se mit à pousser des cris désespérés : « Le sérum, le sérum ! Je l’ai ici ! ». Ses cris et surtout les aboiements des chiens attirèrent in extremis l’attention de Seppala. Sans prendre de repos, le célèbre musher s’empara de la précieuse cargaison et parcourut d’une traite un autre 150 kilomètres jusqu’à Golovin, avant-dernière étape de l’odyssée. En tout, avec le brave Togo en tête, Seppala avait voyagé sur 480 kilomètres dans le blizzard et par des mercures frisant les -60 celsius !
Et Balto dans tout ça ? Balto fut le chien de tête du dernier relais, c’est donc lui et le musher Gunnar Kaasen qui firent une entrée triomphale dans les rues de Nome avec le sérum tant espéré. Ils devinrent donc par la suite les héros médiatiques de cette formidable histoire, reléguant à l’arrière-plan Seppala et Togo. Douce vengeance pour Balto, même si les chiens sont incapables de ce bas sentiment…Car, jeune chiot, rien ne prédestinait Balto à une telle célébrité.

Il appartenait en fait à Seppala. Eh oui ! Mais le célèbre musher le considérait comme un chien « bas de gamme », le jugeant trop carré et trop gros. Seppala le fit donc castrer et l’utilisa comme simple chien de trait. Omnibulé par son affection sans limites pour Togo, il finit même par prêter Balto à Gunnar Kaasen. La brave bête n’avait donc aucune expérience comme chien de tête avant sa participation à la course du sérum.

Et quelle première il vécut ! La tempête empirait continuellement pendant que Kaasen et son équipage attendaient le sérum à Bluff. Peu de temps après leur départ, les vents devinrent si violents que le traineau et son précieux contenu furent renversés. Kaasen s’infligea de terribles engelures aux mains en fouillant dans la neige pour récupérer le sérum. Malgré ses blessures et la météo extrême, Kaasen arriva à Point safe, dernier relais de la longue course, plus tôt que prévu. Au point qu’il trouva le musher Ed Rohn et ses chiens endormis !

Les préparatifs du relais pouvant causer une perte de temps potentiellement néfaste pour les habitants de Nome, Kaasen eut le formidable courage de poursuivre la course sur les quarante kilomètres restant jusqu’à Nome. Épuisé, affreusement gelé, aveuglé par le blizzard, Kaasen dut s’en remettre au flair de Balto pour une bonne partie des derniers kilomètres. Arrivé sur la rue principale de Nome vers 5h30 du matin, le musher n’eut que la force, avant de s’évanouir, de se rendre devant Balto et de lui murmurer « Damn fine dog » à l’oreille . Oui, un sacré bon chien, comme Togo, comme ces dizaines de chiens qui sauvèrent d’innombrables vies humaines par leur remarquable exploit.
Un scénario digne d’Hollywood, n’est-ce pas ? Effectivement, des producteurs flairèrent la bonne affaire. Ils firent venir Kaasen, Balto et tout l’équipage à Hollywood afin de tourner un film sur leur épopée. Par la suite, Kaasen profita de cette popularité et organisa une tournée triomphale dans toutes les grandes villes des États-Unis.

Lorsqu’en décembre1925, la statue de Balto fut érigée à l’entrée de Central Park, Leonhard Seppala, de sa froide et lointaine Alaska, se laissa aller à un rare mais bien légitime moment de frustration. « C’est presque impossible à supporter de lire dans les journaux qu’on a érigé une statue à Balto », déclara-t-il à un journaliste. Seppala n’aimait vraiment pas son ex-chien !

Mais la gloire est éphémère. Dès le début de 1926, l’intérêt pour Balto s’émoussa considérablement. Au point que Kaasen- Dieu lui pardonne- le vendit avec toute la meute à un sinistre entrepreneur qui laissa peu à peu tomber les braves chiens dans un état lamentable. Outré par ce manque de gratitude, Georges Kimble, un homme d’affaires de Cleveland, lança une souscription publique afin de permettre aux héros de Nome de finir leurs jours dans la dignité.

Le 19 mars 1927, Balto et six de ses compagnons furent accueillis comme ils le méritaient lors d’un défilé monstre organisé dans les rues de Cleveland. Balto décéda à l’âge de onze ans, le 14 mars 1933, 60 ans avant qu’ Hollywood lui rende un autre hommage par un célèbre film d’animation. Son « rival » de jeunesse, Togo, mourut en 1929 à l’âge vénérable de seize ans ; son maître bien-aimé, Leonhard Seppala vécut jusqu’en 1967 après avoir atteint ses 90 ans. Le courage et la détermination semblent aller de pair avec la longévité…

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About Author

Jeune retraité de l'édition et de l'immobilier, je suis d'abord et avant tout un passionné d'histoire. Pour mon plaisir, et j'ose espérer pour celui d'un lectorat de plus en plus important, j'écris des récits historiques regroupés sous différends thèmes. Mes ebooks sont disponibles sur Amazon sous le nom d'auteur de Ray Rainville.Voici ce qu'a écrit Isa, 1e commentateur du Hall d'honneur d'Amazon,sur mon livre « 40 chiens célèbres et leur fascinante histoire » : « ...Des histoires courtes qu'on pourrait qualifier de nouvelles. Les histoires sont touchantes, émouvantes, extraordinaires ou amusantes...C'est un joli moment de lecture.»Je répondrai avec plaisir à tous vos commentaires, écrivez-moi à : rainvilleraymond@gmail.com

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